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Jacob

De tous les personnages masculins mi-historiques, mi-légendaires, qui apparaissent dans la Genèse, Jacob, fils d’Isaac, n’est pas le moins surprenant. Son destin, d’une importance considérable, est entièrement rythmé par des révoltes et des transgressions, certaines dont il était responsable, mais la plupart provoquées par les autres, ce qui signifie simplement qu’elles étaient voulues par Yahvé lui-même en application d’un dessein secret qui ne se dévoile, au cours du récit, que lentement. C’est à travers cette longue histoire de Jacob que se profile le parcours du peuple hébreu qui, malgré ses errements et ses reniements, deviendra – on ne sait pourquoi – le « peuple élu » non pour dominer le monde, mais pour transmettre un message. Il va sans dire que ce message n’est guère accessible au premier degré et que le récit biblique qui concerne Jacob est certainement le plus obscur, le plus déroutant, le plus complexe et finalement le plus incompréhensible de toute la Bible hébraïque.

Pour essayer de le décrypter, il convient d’en prendre trois éléments fondamentaux qui sous-tendent les autres épisodes et qui sont les temps forts du récit : c’est d’abord l’usurpation de Jacob, puis le songe de Jacob, enfin la lutte avec l’ange, qui a le mérite de poser les véritables problèmes de la révolte contre Dieu.

Car cette révolte, comme celle d’Adam et Ève, semble avoir été « programmée ». Isaac, le fils d’Abraham, à l’âge de quarante ans (Gen., XXV, 19) prend pour femme Rébecca, « fille de Bétuel l’Araméen, et sœur de Labân, l’Araméen ». Or, comme Sarah, Rébecca est stérile. Cette stérilité, selon le texte hébreu, dure une vingtaine d’années. Mais « Iahvé intercède pour lui [Isaac] : Rébecca sa femme est enceinte » (XXV, 21). Cette parturition ne va pas être de tout repos : « Les fils gigotent en son sein » (XXV, 22) et Rébecca, se doutant qu’elle attend des jumeaux, se lamente. Heureusement, Yahvé lui-même – par quel moyen, le récit ne le dit pas – lui révèle l’avenir : « Deux nations en ton ventre, deux patries de tes entrailles se sépareront. Une patrie plus qu’une patrie s’affirmera : le majeur servira le mineur. » (XXV, 23, trad. Chouraqui.) Et c’est ainsi que vont naître des jumeaux : « Le premier sort : un roux, tout entier comme une cape de cheveux. Il crie son nom : Ésaü. Après quoi, son frère sort, sa main saisissant le talon d’Ésaü. Il crie son nom : Jacob. Il talonnera. Isaac a soixante ans à leur enfantement. Les adolescents grandissent. Et c’est Ésaü un homme qui connaît la chasse, un homme des champs. Jacob, homme intègre, habite les tentes. » (XXV, 25-27.)

Le ton est donné. Il y aura nécessairement rivalité entre les deux frères. Il faut s’interroger sur les sens des noms qui leur sont attribués, et comme d’habitude dans les récits bibliques, tout repose sur des jeux de mots. Ésaü (Essav) signifie en effet « velu », mais l’étymologie populaire a rapproché son nom de celui du pays de Se’ir où il habitera plus tard. De plus, il sera, appelé Édom, « roux », et sera l’ancêtre des Édomites, plus ou moins écartés voire rejetés par les Israélites, et qui seront soumis à David, descendant de Jacob. Symboliquement, la couleur rousse, intermédiaire entre le rouge et l’ocre, désigne le feu souterrain, un feu impur par rapport au rouge qui est un feu céleste, générateur de vie. On prétend ainsi que Judas, qui trahit Jésus, était roux, et chez les Égyptiens, les nouveau-nés roux étaient souvent éliminés, en accord avec la tradition selon laquelle le dieu destructeur et maudit Seth, « démembreur » d’Osiris, était roux. Le fait qu’Ésaü soit « roux » et « velu » en fait un homme « sauvage », livré à ses instincts primaires, à ce qu’on classe actuellement comme étant le « cerveau reptilien ». D’ailleurs, il est chasseur, volontiers sanguinaire et sera ensuite contraint de se livrer au pillage et à la razzia pour survivre. Il est vraiment l’antithèse de Jacob (abrégé de Ya’aqob-El, « que Dieu protège »), qui est un pasteur et peut être considéré comme un « intellectuel » évolué. Mais l’étymologie populaire a également rapproché le nom de Jacob du mot ‘aqeb, « talon », parce qu’il est né en tenant le talon de son frère. On a également dit que ce nom rappelait qu’il avait « supplanté » (‘aqab) son frère aîné.

Cette rivalité est accentuée par l’attitude du père et de la mère. Incontestablement, le favori d’Isaac est Ésaü, car Isaac aime la venaison : il est lui-même un fruste dont la seule présence dans la lignée sacrée est celle d’un « transmetteur ». Il n’existe que par rapport à son père, Abraham, et par rapport à ses fils. Par contre, Rébecca manifeste sa prédilection, pour ne pas dire son choix exclusif, envers Jacob. Étrange famille… Déjà celle d’Abraham avait été scindée en deux par l’écartement d’Ismaël, ancêtre des musulmans. Si l’on suit le texte biblique, la nation d’Israël résulte d’un choix délibéré de Yahvé en faveur de ceux qu’il juge les plus dignes de transmettre un message à toute l’humanité, et cela au mépris de toutes les lois et coutumes humaines.

C’est alors que survient un étrange épisode de la vie de Jacob. Un soir, Ésaü revient de la chasse, bredouille selon toute vraisemblance. Il meurt de faim. Or, son frère Jacob a préparé un « bouillon » ou plutôt un « brouet » de lentilles. Ésaü, qui meurt de faim, demande à Jacob de lui en donner : « Fais-moi bâfrer du roux, de ce roux. Oui, je suis moi-même fatigué. Sur quoi, il crie son nom : Édom – le roux. Jacob dit : vends-moi ce jour ton aînesse. Ésaü dit : Voici, moi-même je vais mourir. Pourquoi ceci, l’aînesse, pour moi ? Jacob dit : jure-moi en ce jour. Il le lui jure et vend son aînesse à Jacob. Jacob a donné à Ésaü du pain et un bouillon de lentilles. Il mange, boit, se lève et s’en va. Ésaü a méprisé l’aînesse. » (XXV, 30-34, trad. Chouraqui.) Il y a ici, et c’est d’autant plus évident quand on connaît le sens symbolique de la lentille, la vision intérieure, une renonciation totale et consciente d’Ésaü à continuer la lignée voulue par Yahvé. Ésaü, en abandonnant ainsi son droit d’aînesse, se retire du plan divin. Pour quelles raisons véritables, par lâcheté ou inconscience ? Le texte biblique ne le dit pas.

Mais ce n’est qu’un accord entre deux frères, un accord qui a pourtant valeur absolue puisque Ésaü a juré et qu’il ne peut revenir sur son serment, même s’il le regrette et veut ensuite exercer une vengeance sur son frère. Cependant, le temps passe. À l’âge de quarante ans, Ésaü épouse deux femmes, comme il en avait le droit d’après les coutumes de l’époque. Mais c’est une mésalliance douloureuse, car ces femmes sont des étrangères, Yehudit, fille de Bééri, le Hittite, et Basmat, fille d’Élôn, le Hittite. « Elles sont amertume de souffle pour Isaac et Rébecca. » (XXVI, 34.) Il est évident qu’Ésaü se sépare de plus en plus de la lignée qui était la sienne.

Et voici Isaac devenu vieux et aveugle. Sentant sa fin prochaine, il songe à bénir son aîné qui, malgré ses errements, doit être celui qui doit lui succéder en tant que patriarche. Il appelle donc Ésaü et lui dit : « Sors au champ. Chasse pour moi de la chasse. Fais-moi des mets comme j’aimais. Fais-les venir pour moi : je mangerai pour que mon être te bénisse, avant que je ne meure. » (XXVII, 3-4.) Ésaü obéit à son père, mais Rébecca, qui a surpris la conversation entre le père et le fils, ne l’entend pas de cette façon. Et c’est elle qui va obliger Jacob à se révolter contre Dieu en dupant Isaac. Elle lui demande d’aller tuer deux chevreaux, de les préparer, de les faire cuire et de les présenter à son père pour recevoir de lui sa bénédiction. Alors Jacob manifeste ses scrupules et ses hésitations : « Ésaü, mon frère, est un homme hirsute et moi-même, un homme glabre. Peut-être mon père me palpera-t-il ? Je serai à ses yeux comme un trompeur et ferai venir vers moi la malédiction, non la bénédiction. » (XXVII, 11-12.) Qu’à cela ne tienne ! Rébecca a tout prévu et, en plus, elle prend la faute sur elle. C’est elle-même qui prépare les chevreaux, puis elle prend les vêtements d’Ésaü et les fait endosser par Jacob dont elle entoure également les mains et le cou de la peau velue des animaux. Et lorsque tout est prêt, elle ordonne à son fils d’aller vers Isaac et de jouer cette comédie quelque peu abjecte, puisque destinée à tromper un vieillard aveugle.

Jacob obéit. Son père a quelques doutes sur son identité. Mais, après l’avoir palpé et respiré son odeur, il mange le repas préparé et fait avancer celui de ses fils qu’il prend pour Ésaü. La scène est assez cruelle : « Il le bénit et dit : Vois, l’odeur de mon fils est comme l’odeur d’un champ que Iahvé-Adonaï a béni. Que l’Élohîm te donne la rosée des ciels, les huiles de la terre, une multitude de céréales et de moût. Des peuples te serviront, des patries se prosterneront devant toi. Sois le patron de tes frères, les fils de ta mère se prosterneront devant toi : qui te honnit sera honni et béni qui te bénit. » (XVII, 27-29.) Paroles redoutables dont la nation d’Israël fera profit tout au long de l’histoire jusqu’au moment où, par un retour des choses inéluctable et un renversement complet de polarité, on aboutira à un antisémitisme forcené et, pour comble de l’horreur, à l’abominable Shoah qui marquera sinistrement et durablement l’humanité du XXe siècle.

Car tout résulte d’une usurpation, d’une révolte contre l’harmonie universelle planifiée par le créateur. Or, c’est le créateur lui-même qui cautionne la supercherie. On comprend pourquoi, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la lecture de la Bible en français (et en langues dites vulgaires) était interdite, sous peine de péché mortel, aux fidèles de l’Église catholique romaine. Il y a en effet, dans ces récits surgis de la nuit des temps, de quoi faire réfléchir si l’on n’est pas disposé à accepter l’inacceptable.

De toute façon, l’irréparable est accompli : Isaac a béni Jacob et, par cette bénédiction, lui a transmis le message. Il ne pourra jamais revenir en arrière. Lorsque Ésaü revient, il est trop tard. Isaac ne peut que confirmer la bénédiction qu’il a donnée à Jacob. Mais Ésaü, oubliant qu’il a vendu son droit d’aînesse à Jacob et qu’il l’a juré solennellement, se montre fort dépité de cet état de fait. Dans son cœur, il rumine sa vengeance et la laisse éclater en plein jour : « Les jours du deuil de mon père approchent : je tuerai Jacob, mon frère. » (XXVII, 41.) Ses paroles sont rapportées à Rébecca qui craint ainsi de perdre ses deux fils, l’un par la mort, l’autre par le bannissement. Aussi prend-elle Jacob à part et lui ordonne-t-elle de s’éloigner et d’aller se réfugier chez son frère Labân : « Habite avec lui quelques jours, jusqu’à ce que se retourne la fièvre de ton frère, jusqu’à ce que la narine de ton frère se détourne de toi et qu’il ait oublié ce que tu lui as fait. » (XXVII, 44-45.)

Jacob obéit à sa mère et part avec le consentement d’Isaac. Mais celui-ci, après l’avoir béni une fois de plus, lui fait ses dernières recommandations : « Tu ne prendras pas femme parmi les filles de Canaan. Lève-toi ! Va à Padâm Arâm, à la maison de Bétuel, le père de ta mère. Prends pour toi, de là, une femme parmi les filles de Labân, le frère de ta mère. » (XXVIII, 1-2.) C’est ce que fera Jacob, mais pour l’instant, il est en route, seul dans le désert. Au cours de sa fuite, car c’en est une, « il atteint le lieu et nuite là : oui, le soleil avait décliné. Il prend l’une des pierres du lieu, la met à son chevet et couche en ce lieu-là. Il rêve. Et voici un escalier posé sur la terre : sa tête touche aux ciels. Et voici : les messagers d’Élohîm y montent et y descendent. Et voici, Iahvé-Adonaï est posté sur lui. Il dit : Moi, Iahvé-Adonaï, l’Élohîm d’Abraham, ton père, l’Élohîm d’Isaac : la terre où tu es couché, je la donnerai à toi et à ta semence. Ta semence est comme la poussière de la terre : tu fais brèche vers la mer et vers le levant, vers le septentrion et vers le Negueb. Tous les clans de la glèbe sont bénis en toi et en ta semence. Voici, moi-même avec toi, je te garderai partout où tu iras. Je te ferai retourner vers cette glèbe, car je ne t’abandonnerai pas sans avoir fait ce dont je t’ai parlé. » (XXVIII, 11-15, trad. Chouraqui.) Le récit est parfaitement clair : la révolte de Jacob – admirablement mise en scène par sa mère Rébecca – est non seulement admise mais voulue par Dieu lui-même. C’est par la descendance (la « semence ») de Jacob que se perpétuera le peuple élu, chargé du « message » originel. Et tant pis si la morale, telle qu’on la conçoit de nos jours, est quelque peu malmenée par les éléments de cette histoire qu’on s’obstine à nous présenter comme une « histoire sainte », partie intégrante de la tradition chrétienne telle qu’elle a été exposée pendant une vingtaine de siècles, sans aucune garantie et surtout sans références précises à quelques faits authentifiés.

Ce qui est important ici dans le thème de l’échelle de Jacob, c’est la relation qui s’établit entre le divin et l’humain, entre le visible et l’invisible. L’échelle, en fait un « escalier », évoque évidemment tous les gradins d’une ziggourat mésopotamienne, gradins qui conduisent au sanctuaire dédié au dieu suprême. Le fait, que des « messagers », c’est-à-dire des anges, montent et descendent le long de cet escalier, montre que c’est un endroit privilégié, une sorte de nemeton (clairière sacrée, projection idéale du ciel sur la terre) d’après la tradition druidique des Celtes, où s’effectuent les transcendances les plus subtiles.

Et Jacob dort, la tête appuyée sur une pierre, ce béthel, dont le nom signifie « maison de Dieu », et dont on a fait depuis le mot bétyle. Cela rappelle évidemment les menhirs, ces pierres levées qui ne sont pas celtes, puisqu’elles sont antérieures d’au moins deux mille ans à l’apparition des peuples celtes, mais qui ont été réutilisées par eux. Symboliquement, ces « pierres levées », continuées sous la forme de clochers ou de minarets, sont des liens entre le ciel et la terre, entre le divin et l’humain. C’est pourquoi Jacob, en se réveillant, ne trouve rien de mieux que de dresser cette pierre sur laquelle sa tête a reposé pendant son sommeil – et son songe – et d’en faire un autel à Yahvé. En fait il s’agissait d’une coutume très répandue dans tout le Moyen-Orient (on en voit de nombreux exemples, tant à Byblos qu’à Assur), qui prêtait à diverses liturgies considérées comme impies par les Hébreux. C’est pourquoi, plus tard, la législation deutéronomique fera disparaître ces pierres ; il en sera également ainsi au temps de Charlemagne, dans le cadre d’un christianisme qui veut se débarrasser d’un encombrant substrat païen. Mais en l’occurrence, l’endroit où Jacob érige cette stèle, non loin de Jérusalem, deviendra l’un des lieux sacrés de l’antique Israël.

Réel ou pas, cet épisode parle bien de la prise de conscience par Jacob de la mission dont il est investi et qu’il a le devoir d’accomplir. Ce ne sera pas sans difficultés, ni même sans aberrations, comme si les « voies de Dieu » étaient non seulement impénétrables mais contraires à toutes les règles établies par le genre humain, ou tout au moins en porte à faux vis-à-vis d’une certaine morale. Car Jacob, pendant son séjour chez son oncle Labân, va se trouver confronté aux pires conditions. C’est d’ailleurs là où le récit biblique devient parfois odieux. Tout y est tromperie, surenchère, ruse, mensonge et dérobade.

Tout cela est cependant très logique : Jacob est un usurpateur, il a transgressé la loi divine qui voulait que ce fût l’aîné à qui fût transmis le message. Il doit payer le prix de la faute qu’il a commise, même si cette faute se révèle en définitive être un acte bénéfique et constructeur. Le voici donc chez son oncle, Labân, le frère de sa mère, mais celui-ci ne se conduit guère en parent attentionné et affectueux. Jacob est tombé amoureux de la cadette des filles de Labân, Rachel : pour l’obtenir, il lui faudra pendant sept ans (nombre évidemment symbolique) être le serviteur docile – et non rétribué – de son oncle. Son salaire, à la fin du cycle représenté par ce nombre sept, sera d’épouser l’une des filles de Labân. Mais celui-ci, machiavélique avant l’heure, va tromper son gendre avec cynisme pour en tirer parti le plus avantageusement possible. Le soir des noces, étant donné que la coutume veut que la fiancée soit toujours voilée devant son « promis », il substitue son aînée Léa à la cadette Rachel dans le lit de Jacob. On imagine la fureur de Jacob, le matin, en découvrant Léa allongée près de lui : « Que m’as-tu donc fait ? crie-t-il à son oncle. N’est-ce pas pour Rachel que j’ai servi avec toi ? Pourquoi m’as-tu dupé ? Labân dit : Il ne se fait pas ainsi en notre lieu, donner la puînée avant l’aînée. Remplis ce septennat : celle-là aussi t’est donnée contre le service où tu me serviras encore sept autres années. » (XXIX, 25-27.)

Ce genre de fraude – substitution d’une femme à une autre pendant la nuit de noces – n’est pas un exemple unique dans les récits d’origine mythologique. Dans le Roman de Tristan de Béroul, au XIIe siècle, c’est la suivante d’Yseult, Brangwain, qui prend la place de la reine auprès du roi Mark. La motivation est cependant différente : Yseult n’est plus vierge depuis l’explosion de sa passion pour Tristan et il ne faut pas que le roi s’en aperçoive… Dans le Cycle du Graal, c’est Lancelot du Lac qu’on dupe de la même façon, par magie, en le faisant coucher avec la fille du Roi Pêcheur à laquelle on a donné l’aspect de la reine Guenièvre : Lancelot n’aurait jamais accepté d’avoir un rapport sexuel avec une autre que Guenièvre, son unique amour, et d’ailleurs, il aurait été frappé d’impuissance, même s’il l’avait voulu. Mais, comme les voies du Seigneur sont impénétrables, il fallait que Lancelot eût un fils de la fille du Roi Pêcheur pour qu’un jeune héros, Galaad, mît un terme à la quête du Graal.

On peut aussi faire bien des remarques à propos du double mariage de Jacob avec les filles de Labân. Celles-ci, Léa et Rachel, sont ses cousines germaines, et l’on sait que, dans l’optique chrétienne, une telle union, considérée comme consanguine, n’est tolérée qu’après une dispense officielle de l’Église catholique romaine. Les chrétiens sont avant tout de tradition indo-européenne, excluant, comme le faisaient les Grecs de l’Antiquité, toute union consanguine assimilée à un inceste. Les Indo-Européens ont toujours été exogames, c’est-à-dire qu’ils prenaient leurs femmes dans des familles ou des tribus étrangères. Tel n’était pas le cas chez les Sémites, en particulier chez les Hébreux, fondamentalement endogames. À y réfléchir, ce n’est pas tellement pour éviter à Jacob d’être tué par son frère qu’Isaac et Rébecca l’ont envoyé chez Labân, c’est plutôt pour lui éviter d’imiter Ésaü qui a pris deux femmes hittites, donc étrangères. C’est d’ailleurs grâce à cette endogamie issue du fond des âges que le peuple juif, encore à l’heure actuelle, et cela malgré une invraisemblable diaspora, constitue une entité parfaitement cohérente, une communauté qui a pu résister à toutes les oppressions et à toutes les vicissitudes de l’histoire.

Voici donc Jacob « marié » à deux sœurs, ses cousines germaines. Mais Rachel demeure stérile pendant de longues années, et c’est pourquoi, selon la coutume déjà observée par Sarah vis-à-vis d’Abraham, elle fait coucher Jacob avec sa servante Bilha. Plus tard, c’est au tour de Léa de devenir stérile : elle suit la même coutume et donne sa servante Zilpa comme concubine à Jacob. Ainsi naîtront une fille, Dina, et douze fils à Jacob, qui porteront des noms symboliques, du moins si l’on en croit l’étymologie populaire : Ruben (« [Yahvé] a vu ma détresse »), Siméon (« [Yahvé] a entendu »), Lévi (« il s’attachera »), Juda (« je rendrai gloire »), Dân (« [Yahvé] m’a rendu justice »), Nephtali (« j’ai lutté »), Gad (« bonne fortune »), Asher (« ma félicité »), Issakar (« salaire »), Zabulon (« il m’honorera »), Joseph (« enlevé » ou « ajouté »), enfin Benjamin, le dernier-né de Rachel, dont le nom primitif était Ben-Oni, « fils de ma douleur ». Ces douze fils de Jacob, parmi lesquels Juda et Joseph joueront un rôle primordial, constitueront par la suite les célèbres « douze tribus d’Israël » parallèlement aux douze tribus arabes constituées par les descendants d’Ismaël, le fils rejeté d’Abraham.

Mais l’harmonie ne règne pas forcément entre les filles de Labân. Leur rivalité, parallèle en un certain sens à celle qui a toujours opposé Jacob et Ésaü, est pratiquement quotidienne. Jacob préfère Rachel, mais Léa ne veut pas être écartée. On s’en aperçoit par leur acharnement réciproque à donner des fils à Jacob. Et puis, un épisode, bien étrange et qui prête à bien des commentaires, témoigne de l’intensité de cette rivalité. Un jour, Ruben, fils de Léa, ramène à sa mère des mandragores. Alors, « Rachel dit à Léa : donne-moi donc des mandragores de ton fils. Elle lui dit : est-ce peu d’avoir pris mon homme pour prendre aussi les mandragores de mon fils ? Rachel dit : Ainsi, il couchera avec toi cette nuit, contre les mandragores de ton fils » (XXX, 14-15). Les termes du marché sont parfaitement clairs, mais la signification de l’épisode n’en est que plus obscure.

On connaît la valeur symbolique de la mandragore, plante qui naît, selon la croyance populaire, du sperme ultime des pendus. Sa racine évoque l’aspect d’un « petit homme », un homoncule, et elle a donné lieu à bien des légendes. De plus, cette racine, comme le ginseng d’Extrême-Orient, passe pour avoir des vertus aphrodisiaques. Compte tenu de cette réputation de la mandragore, il est permis d’interpréter ainsi la scène : mon mâle contre son substitut, la mandragore… Car, dans ces conditions, la mandragore est un olisbos, vulgairement appelé godemiché, en tant que consolation ou compensation pour la carence – provisoire – du mâle. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle apparaît logique dans le contexte du récit biblique, et elle permet de donner une explication rationnelle à cet épisode entouré de mystère.

Quoi qu’il en soit, après avoir servi pendant deux fois sept années son oncle Labân, Jacob réclame sa liberté et son salaire. Labân lui répond cyniquement qu’il a déjà reçu ses deux filles et qu’il n’a pas à réclamer davantage. Alors, comprenant la rouerie de Labân, Jacob engage avec lui une discussion qui ressemble fort à une négociation frauduleuse entre deux marchands de tapis désireux de se rouler l’un l’autre. Jacob condescend à demeurer encore quelques semaines auprès de son oncle. Quand il partira, il aura droit aux bêtes du troupeau qui seront tachetées et rayées, Labân se contentant des autres. Mais par des opérations qu’il faut bien qualifier de magiques, Jacob se réserve les plus belles bêtes du troupeau, ce qui déclenche la colère des fils de Labân. Il décide alors de s’enfuir dans les plus brefs délais avec tout ce qu’il a acquis par sa magie. Ses deux femmes sont d’ailleurs pleinement d’accord avec lui, constatant que leur père ne leur a pas fourni la dot à laquelle elles avaient droit. En plus, Rachel s’empare des teraphîm de son père, ces « idoles » familières, ces « pénates » que Labân possédait, ce qui prouve avec éloquence que le culte de Yahvé se doublait, chez les patriarches de cette époque, de différents cultes araméens ou mésopotamiens transmis de génération en génération. Lorsque Labân, furieux, vient inspecter les tentes de Jacob et de ses filles pour s’assurer que Jacob n’emporte rien qui lui appartienne, Rachel s’assoit sur les teraphîm, refusant de se lever devant son père « parce qu’elle a ce qui arrive aux femmes » (XXXI, 35). Labân n’insiste pas, étant donné la terreur du sang menstruel qui caractérise la mentalité hébraïque. Finalement, Jacob conclut un pacte avec son oncle et tous deux prennent un engagement solennel autour d’un monticule de pierres, un galgal, qu’ils viennent d’élever, signe symbolique de leur séparation à l’amiable.

Et Jacob, avec ses deux femmes, ses concubines, ses enfants et ses troupeaux retourne vers le pays d’Isaac et de Rébecca. Son désir le plus cher est de conclure une paix durable avec son frère Ésaü. Pour ce faire, il envoie des messagers à Ésaü qui vont lui proposer réparation pour le tort qu’il lui a fait. Il fait préparer « deux cents caprins, vingt bouquins, deux cents brebis, vingt béliers, trente chamelles laitières et chamelons, quarante vaches, dix bouvillons, vingt ânesses, dix ânons » (XXXII, 15-16). Et il envoie cette offrande vers Ésaü à la charge de ses serviteurs. Puis « il se lève cette nuit-là, prend ses deux femmes, ses domestiques, ses onze enfants [Benjamin n’est pas encore né, et Dina n’est pas comptée], et passe la passe du Iaboq [le Jourdain], frontière avec le pays de Canaan. Il les prend, leur fait passer le torrent et fait passer ce qui est à lui. Jacob reste seul » (XXXII, 23-25).

En fait, Jacob n’en mène pas large. Il craint les réactions de son frère. Il a peur. Et c’est alors que se passe l’épisode le plus étrange et le plus mystérieux de l’histoire de Jacob, cette « lutte avec l’ange », selon la dénomination universelle, mais qui est bien autre chose, quelque chose d’essentiel pour Jacob et pour l’humanité entière.

Il est donc seul. Or, « un homme lutte avec lui jusqu’à la montée de l’aube. Il [Jacob] voit qu’il ne peut rien contre lui. Il [l’homme] le touche à la paume de sa cuisse. La paume de la cuisse de Jacob se disloque dans sa lutte contre lui [l’homme]. Il [Jacob] dit : envoie-moi [laisse-moi] : oui, l’aube est montée. Il [l’homme] dit : je ne t’enverrai que si tu me bénis. Il [l’homme] lui dit : quel est ton nom ? Il [Jacob] dit : Jacob. Il [l’homme] dit : ton nom ne se dira plus Jacob, mais Israël – lutteur d’El ; oui, tu as lutté avec Élohîm et avec les hommes et tu as pu. Jacob questionne et dit : rapporte-moi donc ton nom. Il [l’homme] dit : pourquoi cela demandes-tu mon nom ? Et il [l’homme] le bénit là. Jacob crie le nom du lieu : Péniel – face d’El – : Oui, j’ai vu Élohîm faces à faces et mon être est secouru ! Le soleil brille sur lui lorsqu’il passe Péniel : il boite de la cuisse » (Gen., XXXII, 25-32). La traduction d’André Chouraqui est ici littérale et ne s’embarrasse pas d’exégèses d’aucune sorte.

Le texte est ambigu et nécessite des commentaires. L’homme dont il s’agit ici n’est pas un humain bien entendu, ni même un ange comme on le dit couramment, mais Dieu lui-même, c’est formellement exprimé. Donc Jacob ne lutte pas avec un « ange » mais avec Yahvé en personne. Et il ne se laisse pas faire, bien qu’il soit meurtri à la cuisse et qu’il sache qu’il ne sera pas le plus fort. Cette meurtrissure à la cuisse n’est pas innocente : on la retrouve dans de nombreux récits mythologiques où l’existant humain est confronté à une divinité, soit par un combat, soit par une relation sexuelle (qui est en elle-même une sorte de combat entre deux énergies opposées). Anchise, le père d’Énée, est paralysé des jambes parce qu’il a frayé avec la déesse Vénus, et tous ceux qui ont eu un contact direct avec une divinité ont conservé une « marque », en fait une tare, qui témoigne de cette conjonction surnaturelle. L’existant humain, « fini » et « mortel », ne peut pas se tirer indemne d’une confrontation avec le divin, infini par essence, et immortel. Il doit payer le prix de cette « illumination », car c’en est une.

C’est la raison pour laquelle Jacob est blessé à la cuisse. On pense alors à l’origine du nom de Gargantua[111]. On peut également faire référence à Héphaïstos, le dieu grec du feu souterrain, le forgeron suprême, boiteux parce que Zeus l’a précipité du haut de l’Olympe. Mais cette blessure révèle son habileté, son « art », indispensable à toute humanité civilisée. De plus, le boiteux est, dans tous les contes populaires d’origine mythologique, celui qui court le plus vite, de la même façon que l’aveugle (ou le borgne, comme Odin-Wotan) voit ce que les autres ne voient pas, ou encore de la même façon que le manchot (comme le Tyrr germanique ou le Mucius Scaevola romain) est un combattant redoutable. Dans le récit biblique, il n’est fait aucune autre allusion à cette claudication qui afflige Jacob après sa « lutte avec l’ange ». Mais, un peu plus tard, après la réconciliation des deux frères, Élohîm se fait encore entendre à Jacob et lui répète qu’il n’est plus le même homme, qu’il est marqué à jamais par la lutte qu’il a entreprise contre lui : « Ton nom, Jacob (Ia’acob), ton nom ne sera plus crié Jacob : oui, Israël est ton nom. » (XXXV, 10.) Et l’avenir de sa lignée est dévoilé : « Fructifie, multiplie ! Une nation et une assemblée de nations seront de toi. Des rois de tes lombes sortiront. La terre que j’ai donnée à Abraham, à Isaac, je te la donne et à ta semence après toi, je donne la terre. » (XXXV, 11-12.)

Il ne faut pas tout prendre à la lettre. Le combat de Jacob avec « l’homme » est mythique et symbolique. Il s’agit d’une confrontation au plus haut degré de l’existant humain avec Dieu. Et Jacob, même s’il demeure inférieur (sa cuisse démise en témoigne), sort vainqueur de cette épreuve, et Yahvé le reconnaît. Il a osé résister, il est allé jusqu’au bout de ses possibilités.

Un célèbre agnostique du XXe siècle, André Breton, initiateur et théoricien du surréalisme, exprimait le modeste vœu de « n’avoir pas démérité de l’aventure humaine » à la fin d’entretiens radiophoniques réalisés au milieu du siècle. Jacob-Israël est de ces existants humains qui peuvent se glorifier de ne pas avoir démérité de l’aventure humaine : ils ne se sont jamais pris pour Dieu (comme l’ont fait nombre de rois, d’empereurs et de dictateurs, tels Alexandre le Grand, Hitler et Staline), mais ont été capables de soutenir la provocation de Dieu. En ce sens, ils donnent la preuve qu’ils sont dans leur rôle : continuer la création divine. Car telle était la mission confiée à l’homme lorsque Yahvé a créé Adam et Ève et les a chassés du jardin d’Éden pour qu’ils fassent fructifier la terre.

Cette mission, Jacob en est à présent investi, et de façon définitive. Il a donné la preuve qu’il avait compris ce que Dieu attendait de lui. Car, on l’oublie un peu trop, Dieu vomit les tièdes. Les Évangiles le démontreront amplement. Et l’on sait également que les plus grands « saints » ont bien souvent été les plus grands « pécheurs » – saint Augustin en est un exemple remarquable – et cela en conformité avec la parabole de l’enfant prodigue.

Mais c’est aussi une prise de conscience : Jacob ne fuit pas ses responsabilités. Chaque fois qu’il a transgressé les conventions en usage, il a assumé les conséquences qui découlaient de ces transgressions. Or, la lutte avec Dieu est l’ultime épreuve à laquelle il est confronté. Dieu reconnaît en lui l’homme dans toute sa plénitude : Jacob est réellement libre et à l’image du créateur. Telle est la leçon qu’on peut tirer de ce récit biblique surgi de la nuit des temps avec tout son mystère et toute son ambiguïté.